FRANCE | COMPLÉTÉ | VERSION FRANÇAISE | SOUS-TITRES ANGLAIS | 90 MIN

Réalisation — Valérie Donzelli
Scénario — Valérie Donzelli, Gilles Marchand
Avec la participation de — Frank Courtès
D’après le roman de — Frank Courtès
Montage — Pauline Gaillard
Musique originale — Jean-Michel Bernard
Production — Alain Goldman

À pied d’œuvre raconte l’histoire vraie d’un photographe à succès qui abandonne tout pour se consacrer à l’écriture, et découvre la pauvreté.

Mettant en vedette — Bastien Bouillon, Virginie Ledoyen, Valérie Donzelli, André Marcon


« Bastien Bouillon y est absolument formidable, prêtant à Paul une physicalité voûtée et nonchalante ainsi qu’un profond air d’insatisfaction intime qui protège, comme une carapace, un cœur un peu impénétrable [...] Ce film, au cadre dépouillé mais intensément poignant, est l’une des belles découvertes de la compétition de Venise 2025. »
— Variety

Notes de l'auteur du roman "À pied d'oeuvre"

J’ai écrit mon roman À pied d'œuvre pour mes enfants, Valérie Donzelli en a réalisé le film pour son grand-père. Nous avons en commun, Valérie et moi, ce désir de témoigner d’une réalité peu connue pour beaucoup d’entre nous : le prix exorbitant de la liberté artistique.

Paul Marquet, mon personnage joué par Bastien Bouillon, ne se bat pas contre une anomalie économique, la précarité des artistes au talent reconnu, il la subit. Ce faisant, au détriment de son corps et de sa santé, il tend à notre société un miroir et pose une question : l’art est-il une simple industrie de divertissement ou la part la plus belle de notre humanité ?

Valérie Donzelli s’est emparée de mon texte, de mon histoire, de ma vie avec une justesse qui m’a ému. Pourtant, je connaissais la fin.

D’un seul regard, quand il m’a fallu des jours d’écriture pour y parvenir, Bastien Bouillon réussit à transmettre la force de la passion artistique, la folle détermination d’un homme qui ne saurait être autre chose qu’artiste. Virginie Ledoyen et André Marcon, en éditrice réaliste et père à l’inquiétude brutale, sont touchants de justesse.

Sans colère ni prosélytisme, Valérie Donzelli traduit la stupeur, qui fut la mienne, de devenir pauvre quand rien ne vous y a préparé, et la volonté d’un homme qui ne cherche, au fond, qu’à se tenir à peu près droit dans un monde ébranlé par le cynisme et la négligence.

Ma modeste contribution à l’écriture du scénario, en tant que consultant, m’a offert l’occasion de découvrir une forme d’écriture que je ne connaissais pas, mais c’est sur le tournage, au milieu de l’équipe, que j’ai connu ma plus grande émotion, quand j’ai reconnu, jouées par les comédiens, des situations que j’avais réellement vécues, endurées.

Je me suis caché dans l’ombre des projecteurs, dans un recoin du plateau, j’ai entendu Valérie Donzelli crier « moteur », j’ai revécu mes souffrances, comme en rêve, et au tonitruant « Coupez ! », j’ai pleuré, réalisant soudain que cette vie était derrière moi, et que, peut-être, et malgré tout, j’avais réussi « quelque chose ».

Franck Courtès

Entretien avec Valérie Donzelli / Réalisatrice et scénariste

À pied d'œuvre, votre huitième long métrage, est une adaptation du livre éponyme de Franck Courtès, publié en 2023. Alors que vous vous êtes fait connaître avec des scénarios originaux (dont La Reine des pommes, La Guerre est déclarée ou Notre Dame), c’est la deuxième fois, après L'Amour et les forêts, que vous piochez dans le vivier de la littérature française et contemporaine. Pourquoi ?

Je suppose que j’ai eu besoin de renouveler un système d’écriture… Vous savez, je n’ai pas fait d’école de cinéma, je n’ai même jamais imaginé faire des films un jour ! Lorsque j’ai arrêté mes études d’architecte et que je me suis lancée comme comédienne, j’étais déjà un peu âgée, j’avais 23 ans. Ma rencontre avec Jérémie (Elkaïm) a été déterminante : c’est lui qui m’a poussée à écrire. Et puis il y a eu la maladie de mon fils, qui a changé mon rapport au temps, à l’adversité, à la vie. Je me suis mise à faire des films comme une nécessité vitale : Il fait beau dans la plus belle ville du monde en 2007, un court-métrage tourné en super huit que j’ai entièrement financé, La Reine des pommes en 2008, La Guerre est déclarée en 2010.

C’est vrai, chacune de ces histoires venait de moi, était liée à moi, mais… pas tant que ça en même temps ! Par la suite, l’accueil formidable réservé à La Guerre est déclarée à la Semaine de la Critique, à Cannes, m’a complètement dépassée. Je me suis retrouvée propulsée réalisatrice alors que je n’avais fait que deux films dans ma vie ! Heureusement, j’ai continué à apprendre en écrivant et réalisant d’autres films. La chose marrante, au bout du compte, c’est que mes derniers longs métrages, tous deux adaptés d’un livre, sont presque plus personnels que ceux, plus loufoques, que j’ai réalisés auparavant à partir d’un scénario original… L’adaptation me permet peut-être d’avoir un cadre plus défini, qui m’oblige à travailler différemment, en me concentrant davantage sur la mise en scène comme une forme d’écriture plus personnelle.

Précisément, le livre de Franck Courtès dresse le portrait d’un photographe à succès, l’auteur lui-même, qui abandonne tout pour se consacrer à l’écriture et découvre alors la pauvreté. Ce récit à la première personne n’est-il pas une manière de conjurer vos propres angoisses d’artiste ?

Complètement. Quand j’ai lu ce livre, je me suis même totalement identifiée. Mon père venait de mourir, j’ai repensé à notre histoire familiale. Mon grand-père et mon arrière-grand-père paternels étaient peintres et sculpteurs. Ils ont vécu dans une extrême pauvreté, ne vivant que de leur art, et mon père en a beaucoup souffert. Raison pour laquelle il a fait des études de droit alors qu’il dessinait extrêmement bien : pour que ce truc d’artistes ne puisse plus se reproduire.

Lorsque j’ai décidé d’être actrice, il a eu peur et m’a donc aussitôt mise en garde : « Tu vas finir clocharde ! » Et ça m’a fait peur ! Mais je ne me suis pas découragée, j’ai tracé ma route, atypique au départ, et je suis assez fière de mon parcours.

Le thème de la précarité est peut-être aussi l’occasion pour vous d’aborder de manière plus directe la dureté de notre époque… On connaît vos engagements : diriez-vous qu’À pied d’œuvre est un film politique ?

Tous mes films sont politiques, même s’ils ne le sont pas de façon manifeste. Chacun raconte mon observation du monde. Ainsi dans À pied d’œuvre, Paul Marquet, mon héros, devient homme à tout faire pour pouvoir survivre. On le voit donc s’inscrire sur un site de services à domicile pour trouver des clients, puisque tout fonctionne désormais sur des plateformes : le ménage, les gardes d’enfant, le jardinage, le bricolage, les déménagements… C’est le nouveau monde du travail.

Mais ce que je montre aussi, à travers cette ubérisation du travail, c’est que l’on est tous notés. Je trouve ce rapport au jugement particulièrement violent et hypocrite. Finalement, on vit dans un monde qui empêche la vraie courtoisie puisque l’on sait que l’on peut être dénoncé à tout moment.

Paul Marquet, votre héros, est un personnage masculin déclassé, affaibli, isolé, qui reste néanmoins très déterminé tout le long. Il est assez atypique lui aussi, non ?

En fait, c’est la première fois que je place un héros masculin au centre de mon récit. J’avais envie de raconter un homme qui n’est pas dans une recherche de puissance. On découvre Paul au moment où il change d’équilibre. Il vit un déclassement, c’est vrai, mais il se situe aussi dans un moment charnière puisqu’il organise sa transmutation.

Sauf qu’un homme qui ne gagne pas d’argent, c’est mal vu. On le juge. On considère qu’il est en situation d’échec. C’est d’autant plus incompréhensible, pour certains, que Paul a décidé d’arrêter son job de photographe alors que cela marchait très bien pour lui. Tout ça pour devenir écrivain ! Car dans la tête des gens, la valeur d’un métier, donc de la personne qui l’exerce, est liée à l’argent. C’est cette logique qui amène à considérer le travail de Paul comme plaisant, au mieux, mais pas comme un vrai métier. Et c’est cela que je voulais raconter : pourquoi un homme qui décide de faire ce choix pose problème aux gens à partir du moment où il gagne très mal sa vie.

Parce qu’il refuse les règles, peut-être ?

Il ne refuse pas les règles, il refuse d’être là où on lui demande d’être. À savoir être un homme blanc, père de famille, qui gagne de l’argent. C’est en cela qu’il dérange. De fait, ce que les gens jalousent chez lui c’est sa liberté, même si cette liberté leur fait peur. Car la liberté, par définition, est incontrôlable, et puis il faut du courage pour être artiste, comme le dit Victor Hugo. Le doute, le fait d’accoucher de quelque chose, tout cela est extrêmement difficile. On se met à nu, mille fois on voudrait arrêter, rentrer dans le rang et puis non, ça nous dépasse. Ce n’est pas une pose, c’est un état. Et cela prend du temps, notamment pour être reconnu.

Votre mise en scène s’appuie sur un paradoxe : Paul n’aspire qu’à écrire, donc à se retirer du monde, mais ses petits boulots ne cessent de le faire rentrer dans la vie des gens, de le mettre en contact avec ses contemporains. Ce mouvement, qui oscille de l’intérieur vers l’extérieur et vice-versa, dynamise de bout en bout votre récit !

Comment raconter ce que c’est qu’être artiste ? C’était toute la difficulté du film. L’artiste transcende le réel, comme le fait Paul lorsqu’il se retrouve devant l’écran de son ordinateur. Mais je ne pouvais pas, bien évidemment, m’en tenir à ces seules scènes d’écriture. Surtout qu’au départ, il ne sait pas qu’il va tirer un livre de cette expérience.

Donc au début, on le voit surtout en situation d’observateur chaque fois qu’il débarque chez des gens. Attention, il ne les juge pas, le film non plus d’ailleurs ! En fait, c’est un peu le grand rendez-vous citoyen, ces séquences : il y a des gens en galère, d’autres qui ont de l’argent, certains sont seuls, d’autres pas… Une seule chose les relie : le fait que Paul soit invisible à leurs yeux. Il a la fonction du mec qui vient travailler chez eux et c’est tout.

La vraie difficulté, au fond, a été de raconter comment lui, Paul, va se mettre à regarder ces gens, puis à prendre des notes pour écrire son livre, mais sans le dévoiler tout de suite. D’ailleurs le montage du film a été difficile, justement pour ménager ce suspense, car en réalité il ne se passe pas grand-chose.

Ce qui retient l’attention, de toutes façons, ce sont moins les rebondissements de votre récit que ce mélange de lucidité et d’élégance qui caractérise votre protagoniste, et votre film tout entier puisqu’il adopte son point de vue…

Oui, Paul est un personnage courtois. Mais pour moi la courtoisie, la politesse, ce que vous appelez l’élégance, c’est comme la comédie : cela permet de dire des choses dures avec pudeur. Je n’avais pas envie de faire un film social, un film âpre. Bien sûr, raconter ce que c’est qu’être artiste me permet de dire et montrer les violences d’aujourd’hui. Mais on comprend bien que Paul n’est que de passage dans ce milieu de manœuvres et d’hommes à tout faire. Je ne raconte pas, ici, L'Histoire de Souleymane. Je ne le pourrais pas, j’aurais l’impression d’être un imposteur.

J’ai fait moi-même plein de petits boulots quand j’étais jeune : en adoptant le point de vue de Paul, je sais que je suis au bon endroit. Faire un film honnête, c’est très important pour moi.

Le travail sur les couleurs, plutôt froides, et les lumières, plutôt sombres, est également très expressif. Parlez-nous de votre collaboration avec Irina Lubtchansky, votre directrice photo…

Vous avez raison de parler de travail. Je ne voudrais pas que les lieux du film donnent l’impression d’avoir été éclairés tels quels, de façon naturelle, car Irina a beaucoup bossé. De fait, le film est varié, en termes d’espaces comme de lumières. Quand je travaille avec un chef op’, j’aime bien le ou la laisser faire. Je donne juste quelques indications : pour À pied d’œuvre, j’ai ainsi souhaité que l’on se dirige vers une texture sensible. Irina a parfaitement compris.

J’avais déjà travaillé avec elle sur Nona et ses filles, ma série pour Arte, je connaissais sa sensibilité et je savais qu’elle serait parfaite pour ce film. Je change souvent de directeur photo en fonction des projets. Et aussi parce que je suis épuisante dans le travail. Je cherche beaucoup, jusqu’à la dernière minute. En à peine trois ans, j’ai réalisé L'Amour et les forêts, Rue du Conservatoire, mon documentaire, et À pied d’œuvre. À raison d’un film par an, je suis obligée de jongler avec les directeurs photo sinon, au bout d’un moment, on ne pourrait plus se sentir ! Mais il n’y a aucune fâcherie : au contraire, c’est un plaisir de les retrouver.

Autre plaisir procuré par votre film, il est scandé par la voix off de Paul, un procédé qui fait partie intégrante de votre style (on le retrouve à chaque fois) comme de votre cinéphilie. Ici, en outre, la langue y est belle et soutenue…

Lorsque j’adapte un livre, c’est aussi parce que l’écriture me plaît. Là, c’est le texte de Franck Courtès que l’on entend. Je le trouvais hyper beau. Pour moi, l’écriture d’À pied d’œuvre se situe entre celle du Roman d'un tricheur de Sacha Guitry et celle de Sans toit ni loi d’Agnès Varda. Il était donc très important que ce texte soit dit dans sa version originelle, sans aucune modification.

J’ai dû en revanche retravailler tous les éléments du récit au montage. Ça a été un vrai chamboule-tout : il a fallu trouver la juste place, émotionnellement, de chaque situation. Dur mais passionnant ! Je ne peux que remercier Pauline Gaillard, ma fidèle monteuse, pour son endurance et sa croyance dans le film. Car en situant plus loin la séquence avec l’éditrice, j’ai carrément refabriqué les deux récits d’écriture liés à Paul, à savoir le livre qu’il ne parvient pas à publier (Histoire d’une fin) et celui qu’il écrira à la fin (À pied d’œuvre). De fait, c’est à partir de ce refus que Paul perd un peu pied, puisque plus personne ne l’attend…

Trois chansons illuminent heureusement le parcours difficile de Paul : Joe le taxi (de Vanessa Paradis), Le Vieux Couple (de Serge Reggiani) et Foule sentimentale (d’Alain Souchon). Pourquoi ce choix ?

J’ai du mal à l’expliquer, c’est complètement intuitif. Je crois que j’aime bien brasser tout ce qui est autour de moi quand je fais des films. Les chansons en font partie. Cela peut être un air que j’ai entendu chanter par un acteur pendant le tournage, comme pour la très belle chanson de Reggiani. Ou un air qui me ramène à mon adolescence, donc à pas mal d’émotions, comme Joe le taxi. En revanche, je sais pourquoi j’ai choisi Foule sentimentale : parce qu’elle raconte bien ce que l’on vit aujourd’hui, alors que Souchon l’a écrite dans les années 90 !

Quant à la bande originale du film à proprement parler, elle a été créée par Jean-Michel Bernard, un musicien dément. Il a composé cette B.O. en regardant le film. Trois notes, une mélodie répétitive, comme une petite pensée qui se construit : c’est magnifique !

Le jeu des comédiens est également remarquable, en premier lieu celui de Bastien Bouillon qui donne une densité rare au personnage de Paul Marquet, limite ascétique et pourtant captivant…

Tous les acteurs d’À pied d’œuvre ont joué dans mes films précédents… dont Bastien ! Lui, je le connais depuis 20 ans. Il est copain avec Jérémie, c’est comme ça qu’on s’est rencontrés. Il avait déjà joué dans La Guerre est déclarée, Main dans la main et Marguerite et Julien, mais si je l’ai choisi pour À pied d’œuvre, c’est d’abord parce que c’est un acteur génial. Vraiment.

J’ai pensé à lui dès l’écriture du scénario, sauf qu’à l’époque je me suis dit qu’il était trop jeune pour incarner mon personnage. J’ai hésité. J’ai finalement compris que sa jeunesse mettait le film à un endroit plus politique. Et puis, il est très facile de travailler avec lui. Il n’est pas du tout dans le narcissisme de l’acteur, il est même d’une grande bienveillance. De toute façon, il avait tellement bien compris le personnage que l’on n’avait pas besoin de beaucoup se parler.